Le Centre numérique des Manuscrits orientaux

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R. P. Najeeb Michaeel, o.p.,
Archiviste, fondateur et directeur du
Centre numérique des manuscrits orientaux
R. P. Dom Columba Stewart, o.s.b.
Directeur du Hill Museum & Manuscript
Library, à Collegville (Minesota)

 

La naissance d’un projet

Les circonstances ayant présidé à la naissance  du Centre Numérique des Manuscrits Orientaux (CNMO) remontent aux années 1990 lorsque, dans l’urgence, il se révéla nécessaire de sauvegarder un premier grand dépôt irakien d’archives et de manuscrits, celui conservé par les dominicains eux-mêmes, dans leur propre couvent de Mossoul. Deux frères se trouvaient alors sur place dans ces bâtiments qui occupaient le centre de la ville. La fondation originelle remontait à 1750 et avait accueilli en ces lieux les premiers dominicains venus d’Italie.

Durant plus d’un siècle, les pères dominicains italiens avaient accumulé dans ce couvent les souvenirs et les vestiges qui se présentaient comme autant de témoins de leur laborieux apostolat : livres, documents d’archives et manuscrits, comme nombre de leurs objets personnels. À cet héritage, étaient venus s’ajouter, à partir de 1856, les archives et les souvenirs des dominicains français, envoyés à cette époque prendre le relai des religieux italiens.

Parmi ces nouveaux venus, figurait le fameux père Jean-Baptiste Besson, célèbre par sa peinture et les fresques qu’il a laissées à Rome, en France, ou encore en Irak. Mais celui-ci fut surtout le premier dominicain français ayant souhaité proposer un enseignement scolaire développé et moderne, pour les enfants irakiens, filles ou garçons de toutes religions, tout en se livrant à des activités missionnaires auprès de la population chrétienne nestorienne dans le nord de Kurdistan. Ces missions s’inscrivaient dans la perspective de créer de nouvelles églises uniates rattachées à Rome, encouragées à conserver leur liturgie particulière et leurs coutumes perpétuées depuis le ve siècle. C’est encore le P. Besson qui prit l’initiative de faire envoyer pour la première fois en Irak une imprimerie lithographique en 1857, puis, trois ans plus tard, un matériel d’imprimerie plus moderne et plus performant. Très rapidement après leur installation, les dominicains ont donc pu ainsi imprimer les programmes et les manuels scolaires destinés à leur enseignement : livres d’histoire et de géographie, de mathématiques, de langues autochtones comme le syriaque en ces deux versions, orientale et occidentale, d’arabe, ou de turc, ainsi que le français et le latin. Ils ont également travaillé à la publication de livres liturgiques, de piété ainsi qu’à une savante Bible en syriaque appelée « Pshitta », chef-d’oeuvre des ateliers d’imprimerie en 1887, ayant demandé des années de recherches. Cette imprimerie devait être détruite par les Ottomans durant la guerre de 1914, laissant derrière elle plus de cinq cent trente titres d’ouvrages de grande valeur.

En 1879, les dominicains ouvrirent à Mossoul le séminaire Saint-Jean destiné à recevoir les vocations des jeunes chrétiens syro-chaldéens. De cette institution renommée devait, par la suite, sortir un très grand nombre de prêtres, d’évêques, de patriarches, dont l’actuel patriarche chaldéen S. B. Louis Raphael I Sako, ainsi qu’un cardinal, S. B. Ignace-Gabriel I Tappouni (1879-1968) pour l’Église syrienne catholique.

Ces vastes projets intellectuels et ecclésiaux nécessitaient, tant pour leurs préparatifs que pour leur mise en oeuvre, non seulement l’acquisition de multiples ouvrages spécialisés mais aussi d’instruments pédagogiques très divers, toujours plus novateurs, indispensables pour faire perdurer et croître une mission dont le champ social et caritatif allait toujours en s’élargissant.

En l’espace de deux siècles, plus de deux cents frères, italiens et français, ont contribué ainsi à étendre le rayonnement spirituel et intellectuel de la mission, accumulant tout au long de cette période, une masse considérable d’archives personnelles et communautaires, de nombreux manuscrits ainsi que des livres qui, au fur et à mesure des acquisitions, sont venus enrichir les rayons, souvent mal protégés, de la bibliothèque conventuelle ou remplir de nombreux cartons et armoires, entassés dans ses locaux devenus rapidement trop exigus.

En 1987, à son arrivée à Mossoul, le père Najeeb a trouvé une situation bien préoccupante au regard de ce riche patrimoine : cet héritage avait été entreposé dans des pièces et des caves souvent humides, mal entretenues. Il avait été l’objet de la gourmandise des mites et des ravages des insectes. Les rats et les souris, peut-être plus intellectuels que ceux des alentours, se nourrissaient avec délice de ces vieux papiers ! Devant pareille situation, il était impossible de rester insensible.

Grâce à l’aide de quelques laïcs, familiers du couvent, nous avons alors entrepris de remédier à une situation aussi fâcheuse et, débutant notre entreprise de sauvegarde, nous avons eu tout d’abord la simple intention de photocopier les documents les plus importants ou les plus fragiles afin d’en immortaliser le souvenir. Progressivement, nous avons amélioré nos techniques, agrandi notre projet initial en photographiant avec un simple appareil ces précieux documents et quelques manuscrits avant qu’ils ne disparaissent à jamais, au milieu de l’humidité ambiante ou en raison de leur irrémédiable détérioration.

Plusieurs milliers de documents furent ainsi exhumés et inventoriés de ce fonds d’archives, auxquels vinrent s’ajouter une centaine de manuscrits, sans compter les cinquante mille ouvrages imprimés de la bibliothèque communautaire.

La nature des documents était des plus diverse : correspondances des frères avec le Saint-Siège, les supérieurs, les consuls, les autorités ottomanes, etc. ; souvenirs récoltés au fil des ans par les pères au cours de leurs voyages et dans les différentes missions d’éducation, sur l’art et sur l’histoire des Églises d’Orient, mais aussi curriculum vitae des religieux ainsi qu’une foule de détails intéressants portant sur l’histoire de l’implantation de la mission dominicaine de Mossoul et son développement dans le Kurdistan et en Arménie.

Après ce qui nous avait semblé être la première des urgences et qui nous imposait d’inventorier, de  photocopier les fonds puis de les photographier afin de protéger et de classer cette masse de documents si importants, une nouvelle priorité s’est rapidement imposée : il s’agissait de répondre le mieux possible à un nombre croissant de demandes émanant d’une part du clergé, d’autre part de chercheurs ou d’universitaires, qui dans leurs investigations respectives souhaitaient pouvoir avoir recours aux ressources que nous avions ainsi sorties de l’oubli à partir de nos archives ou de nos manuscrits. La plupart des sollicitations portaient sur des sujets historique, linguistique, archéologique, hagiographique, ou islamologique ; d’autres avaient pour thème les Églises orientales et l’administration des sacrements dans ces mêmes Églises. Afin de nous faciliter le travail et de nous permettre d’honorer sans trop tarder les multiples requêtes qui nous parvenaient, nous avons alors décidé d’entreprendre la numérisation de l’ensemble de ces références.

Les menaces et les risques politiques, les attaques successives des groupes fondamentalistes et les assassinats contre les chrétiens, ont accéléré le travail de ce centre et ont poussés la communauté dominicaine de Mossoul à se déplacer vers Qaraqosh en 2007.

La bibliothèque, les archives et le fonds de manuscrits ont donc été transférés, mais à regret, dans une petite maison à Qaraqosh. Le centre numérique y a continué activement son travail avec un nombre plus important d’employés, laïques et religieux, et en utilisant quatre studios numériques de haute qualité et des appareils photographiques adaptés et plus modernes.

Les efforts du centre se sont rapidement portés au-delà du seul patrimoine appartenant à l’ordre dominicain pour se diriger vers ceux des Églises autochtones, syriennes et chaldéennes, ainsi que des monastères syriens et chaldéens, dont certains remontent aux ve-vie siècles.

Une rencontre providentielle survenue entre un bénédictin et un dominicain (l’alliance du noir et du blanc) a permis de donner un nouvel élan à notre initiative pour lui permettre d’atteindre une dimension et les degrés de compétence susceptibles de répondre efficacement à l’immense tâche qui se dessinait jour après jour devant nous. Nous avions senti, en effet, que la poursuite de notre projet nécessitait l’emploi d’un matériel de plus en plus moderne et particulièrement sophistiqué.

Le partenariat qui allait se nouer, en ouvrant des horizons de compétences que nous ne pouvions trouver sur place, nous permettrait d’ouvrir de nouveaux champs d’investigations et de les mener à bien dans un laps de temps qui pouvait nous être compté, si les tragiques événements politiques, dont notre région était régulièrement victime, se précipitaient, comme cela était malheureusement à prévoir.

Le Hill Museum and Manuscript Library (HmmL) de Saint John’s Abbey and University dans le Minnesota est donc venu soutenir nos actions en mettant non seulement à notre disposition le matériel technique nécessaire, mais en finançant aussi les stages professionnels du personnel employé par le centre numérique des dominicains de Mossoul, déménagé dans leurs nouveaux locaux de Qaraqosh.

C’est à cette époque, par exemple, que nous avons pu, grâce à ce soutien, commencer à travailler sur les manuscrits appartenant aux Églises nestoriennes, arméniennes, et orthodoxes, ainsi que sur la fameuse collection réputée « inaccessible » du patriarcat chaldéen de Baghdad. Nous eûmes même l’opportunité de traverser la frontière turque pour effectuer aussi de premiers recensements à mardin et à midyat.

Le R. P. Najeeb Michaeel.png[Le R. P. Najeeb Michaeel, o.p., au Centre numérique
des Manuscrits orientaux à Qaraqosh, août 2008]


Le R. P. Dom Columba Stewart[Le R. P. Dom Columba Stewart, o.s.b., au Centre numérique
des Manuscrits orientaux à Qaraqosh, novembre 2011]


 

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Les moyens techniques

Jusqu’en août dernier, le CNMO utilisait quatre studios photographiques, les deux premiers, fixes, situés à Qaraqosh, les deux autres, mobiles, implantés en Turquie. Une équipe de dix personnes composée de laïques, d’un jeune prêtre syrien-catholique et du père Najeeb occupaient des postes permanents. Les procédures de travail élaborées consistaient à entrer en contact avec les responsables des diverses collections à sauver, les sensibiliser sur le devenir du fonds qu’ils possédaient avant de nouer un accord écrit ou oral pour procéder à la numérisation de leur propre fonds, assurant ainsi pour le moins une survie virtuelle mais définitive des manuscrits scannés.

Les ouvrages étaient alors soigneusement manipulés et emportés au centre pour bénéficier d’un premier entretien. Ils étaient ensuite nettoyés et préparés pour être numérisés, et enfin classés et archivés dans des boîtes spécialement conçues à cet effet. Une copie numérique de cette collection était alors offerte aux détenteurs et les manuscrits originaux restitués. Le centre apportait ensuite aux propriétaires les conseils nécessaires pour le classement et le rangement des manuscrits, préconisant par exemple, l’installation d’armoires hermétiques installées dans des lieux adéquats.

Ce travail était effectué entièrement gratuitement, le financement de ces opérations étant partagé entre le centre et le HMML. Afin de prévenir tout accident conduisant à une irréparable disparition de ce patrimoine, d’autres copies numériques des travaux effectués étaient systématiquement préservées et protégées au sein des deux centres, le CNMO en Irak et le HMML aux États-Unis.

Le centre en 2015

Le 10 juin 2014 fut un jour décisif pour l’histoire de notre centre. La ville de Mossoul est
tombée aux mains de la force armée de l’État islamique Da’esh. Jusqu’aux derniers moments, jour et nuit, nous avons accéléré le travail de numérisation pour permettre de préserver le plus grand nombre de manuscrits restant encore en chantier. Les risques d’invasion de ce groupe terroriste vers la plaine de Ninive n’étaient jusqu’alors que de pâles fantômes qui sont devenus subitement d’effroyables réalités.

Le 25 juillet, la majeure partie des manuscrits, des archives, et les objets précieux du couvent de Mossoul ont été transportés par camion de Qaraqosh vers Erbil pour les abriter dans un lieu sûr, loin de la main des assaillants.

Le 6 août, le jour de la Transfiguration du Seigneur, des bombes sont tombées sur la ville de Qaraqosh et, de bon matin, ont fait trois martyrs, deux enfants et une jeune fille. Aussitôt après l’enterrement de ces malheureux, ce drame a poussé la population à déserter Qaraqosh vers le Kurdistan pour se mettre en sécurité.

Le travail du centre n’a cependant pas cessé durant cette malheureuse journée. À minuit et quart, les trois frères de la communauté de Qaraqosh ont été obligés de fuir leur couvent en hâte avec le reste de la population encore présente dans la ville pour ne pas risquer d’être pris en otages par Da’esh. Deux petites voitures ont transporté les trois frères avec les restes des manuscrits et des archives en emportant des enfants et des familles qui, sur la route, se sauvaient à pied de la ville.

Ainsi débuta l’exode de la population chrétienne de Mossoul et de Qaraqosh, emportant avec elle sa mémoire écrite comme son âme toujours vivante, cherchant à trouver dans le Kurdistan une terre nouvelle afin de poursuivre le fil de sa longue histoire.

À présent, un nouveau chapitre des chroniques de ces collections manuscrites débute donc dans des lieux inconnus, qui deviendront peut-être un jour hostiles à leur tour. Un avenir bien incertain se profile.

Pour la collection dominicaine, un dépôt important comprenant les archives conventuelles, 809 manuscrits, les livres anciens et les incunables de la bibliothèque a pu être aménagé. Ces « précieux aliments des âmes », comme se plaisait à les qualifier saint Bruno, dorment à présent dans des cartons et sur quelques étagères dans une pièce trop étroite. Quant aux 50 000 imprimés de la bibliothèque et au matériel informatique, (ordinateurs, scanners, studios photographiques, etc.) ils ont dû être abandonnés sur place faute de pouvoir les emporter.

Cet héritage miraculeusement préservé attend désormais un nouveau souffle et de nouveaux lieux pour l’abriter dignement et accueillir les chercheurs. Ainsi, comme ils le font pour certains depuis plusieurs siècles maintenant, ces manuscrits et ces documents prolongeront ainsi leur raison d’être en offrant aux hommes de bonne volonté un accès aux sciences, sacrées ou profanes, ainsi qu’à la culture.

Les résultats du travail accompli

Le CNMO, dans le cadre de son partenariat avec HMML, a permis depuis 2009, la sauvegarde du contenu de plus de cinquante fonds de manuscrits différents appartenant à divers couvents et églises ainsi qu’à plusieurs bibliothèques privées.

La très riche collection du patriarcat, emportée de Baghdad à Qaraqosh en juin 2013 et puis à Erbil en aout 2014, surpasse les 450 manuscrits, recueillis parmi les communautés syro-chaldéennes en Turquie et en Irak. D’autres collections se trouvant à Baghdad représentent également des centaines de manuscrits.

De la région occupée par Da’esh durant l’été 2014, plus de 2 000 manuscrits ont pu être sauvegardés, appartenant à différentes collections. Cet ensemble comprend les 809 manuscrits de la collection des dominicains de Mossoul, en incluant la collection du patriarcat chaldéen de 450 manuscrits. Ainsi que plus de 1 000 autres manuscrits provenant des fonds privés des évêques, prêtres et laïques de différents lieux d’Irak.

Ces manuscrits retracent ainsi toute l’histoire des chrétiens de cet antique berceau du christianisme en mésopotamie.

Pour être plus exhaustif, rappelons que le travail de l’équipe du CNMO accompli à Mardin, à Midyat, et dans des villages du Tur ‘Abdin (« montagne des serviteurs » de Dieu) a permis d’ajouter aux ensembles déjà répertoriés plus de 1 050 manuscrits supplémentaires !

En somme, en additionnant les fructueux résultats de la totalité des projets conduits jusqu’à ce jour en Irak et en Turquie par le CNM0, on peut estimer que plus de 7 000 manuscrits et plusieurs milliers de documents et d’archives, ainsi que 800 000 clichés de la précieuse photothèque des dominicains de Mossoul, ont été numérisés.

Ainsi, ce fragile héritage a pu être sauvegardé et pourra donc passer à la postérité !

Saint Georges terrassant le dragon.png[Saint Georges terrassant le dragon, manuscrit du xviie siècle,
couvent des dominicains de Mossoul.]